Subir la manipulation perverse : les symptômes et les parades

Sommaire

NOTION DE MANIPULATION

« La manipulation peut revêtir de nombreux masques. En être la cible peut être excessivement dommageable. Il est donc précieux de pouvoir s’en rendre compte le plus tôt possible et de disposer des outils utiles pour y parer. »

« La procédure en effet n’est pas seulement secrète pour le public, elle l’est aussi pour l’accusé » Kafka, le procès.

Le Petit Robert définit le verbe manipuler comme étant « influencer habilement (un groupe ou un individu) pour le faire penser et agir comme on le souhaite ». Quelle que soit la forme que prend la manipulation (flatterie, pleurs, incitation, bouderie, séduction, etc.), elle comporte toujours une série d’attitudes et de propos qui visent à faire faire à l’autre certaines choses qu’il ne souhaite pas, et ce, si possible, sans qu’il s’en rende compte. La manipulation est donc une manœuvre consciente ou inconsciente qui vise à dominer une autre personne pour en retirer certains avantages. Elle implique un rapport de pouvoir de dominant à dominé et un rapport d’exploitation. C’est donc une relation coercitive et intéressée qui passe par des actes et des comportements.

Personne n’est à l’abri de subir des manigances manipulatrices et chacun peut, à certains moments, utiliser des paroles, des attitudes ou des gestes visant à manipuler autrui. Ceci étant dit, il est très légitime de tenter d’obtenir ce que l’on souhaite et de répondre à ses besoins, mais cette recherche de satisfaction ne doit pas se faire au détriment de l’autre, car on risque de glisser vers l’irrespect et la violence psychologique et morale. Lorsque le comportement manipulateur est dénoncé par la personne qui le subit et lorsqu’il est reconnu par l’auteur de la manipulation; celui-ci peut s’excuser de son attitude et saisir l’occasion pour exprimer ouvertement ce qu’il désire. Cela peut s’avérer une expérience blessante et décevante, mais elle peut, à la limite, permettre de clarifier les besoins de chacun. Toutefois, précisons qu’il y a une grande différence entre utiliser à l’occasion certaines ruses pour obtenir quelque chose et être un manipulateur, qui relève de modus operandi!

Ce qui devient particulièrement pathologique, destructeur et inadmissible c’est lorsque la manipulation est répétitive, qu’elle soit niée ou devienne une façon d’être en relation plutôt que de demeurer une astuce de « dernier recours » ou un accident de parcours. Pour le manipulateur, les manœuvres perverses sont devenues une façon d’être et un système de défense souvent inconscient.

Isabelle Nazare-Aga, psychomotricienne et thérapeute comportementaliste, dresse brièvement dans son livre Les manipulateurs et l’amour, le profil du pervers de caractère en le comparant à celui du manipulateur dit « classique », dit le « pervers narcissique », car il convient de ne pas les confondre. Environ 20 % des manipulateurs seraient de vrais pervers de caractère.

« La manipulation est une manoeuvre qui vise à dominer une autre personne pour en retirer certains avantages. » L’acte manipulatoire: ‹‹ une action violente et contraignante, qui prive de liberté ceux qui y sont soumis. Dans ce sens, elle est déshonorante et disqualifiante pour celui qui met en œuvre de telles ressources, quelle que soit la cause défendue ›› (Breto, L’argumentation dans la communication, p. 23).  Son objectif est de réduire le plus possible ‹‹ la liberté de l’auditoire de discuter ou de résister à ce qu’on lui propose ›› (idem, p.24). Elle repose donc sur une stratégie qui ne fonctionne que lorsqu’elle est masquée, dissimulée; la manipulation passe nécessairement par un message fait pour tromper. La manipulation n’a de sens que lorsque le récepteur offre une certaine résistance que l’on veut vaincre. Manipuler est une façon de convaincre.

La manipulation ‹‹ consiste à entrer par effraction dans l’esprit de quelqu’un pour y déposer une opinion ou provoquer un comportement sans que ce quelqu’un sache qu’il y a eu effraction. Tout est là, dans ce geste qui se cache à lui-même comme manipulatoire ›› (Idem, p.26). Ce serait sur ce point qu’on peut voir la différence fondamentale avec l’argumentation, qui est une autre façon de convaincre. En effet, argumenter pour convaincre consiste à donner à l’auditoire de bonnes raisons d’adhérer à l’opinion proposée ou d’adopter un comportement. A contrario, une personne manipulée ne sait pas pour quelles raisons elle est convaincue.

Construire un message manipulatoire passe donc par une double préoccupation : ‹‹ identifier la résistance qui pourrait lui être opposée et masquer la démarche elle-même ›› (Idem, p.27).

La manipulation peut susciter un état émotionnel chez le récepteur afin de paralyser son jugement, de lui faire accepter le message sans discussion. Citons :

  • la séduction : ‹‹ la raison qui est donnée pour adhérer au message, en l’occurrence le charme, n’a rien à voir avec le contenu du message lui-même ›› (p.80). La manipulation commence quand le charme se substitue aux arguments;
  • la relation d’identification : on réfère souvent à ce phénomène sous l’expression « Il faut qu’il s’identifie à ». La manipulation commence lorsque l’on croit à un message parce que l’on s’identifie à l’émetteur, l’identification se substituant aux arguments;
  • la séduction par le style : le discours est plus convaincant quand il est exprimé avec un style particulièrement subtil ou élégant. La manipulation commence quand la force d’une formule, du style d’un message se substitue aux arguments;
  • la manipulation par la peur et l’autorité : La manipulation commence quand la peur, la menace, l’intimidation se substituent aux arguments. De plus, l’expérience en psychosociologie menée par Stanley Milgram, montrant la soumission de la plupart des sujets à l’autorité de scientifiques, malgré des demandes extrêmes (administrer à un humain des décharges électriques fortes en cas d’erreur).
    La manipulation par l’autorité est particulièrement préoccupante dans le cas des innombrables messages commerciaux destinés aux enfants. ;
  • l’amalgame affectif : on associe des éléments affectifs à l’argumentaire, le message sera augmenté d’une valeur supplémentaire, d’une sensation « programmée », même si on finit par en oublier l’origine. La manipulation commence quand les éléments affectifs se substituent aux arguments;
  • l’effet fusionnel : Le message ne nous arrive pas seul, il passe à travers une relation. C’est à ce niveau qu’on trouve le procédé de répétition. S’il existe une résistance à se laisser convaincre au départ, celle-ci s’émousse vite au fil des répétitions, d’autant plus que le message est simple et utilise d’autres techniques de manipulation.‹‹ Ce qui nous paraît étrange et sans fondement la première fois — parce que non argumenté — finit par paraître acceptable, puis normal, au fil des répétitions. Cette technique crée l’impression que ce qui est dit et répété a quelque part, très en amont, été argumenté. La répétition fonctionne sur l’oubli que l’on a jamais expliqué ce qu’on répète. ›› (Idem, p.94);
  • l’hypnose et la synchronisation : s’utilisent davantage dans les relations interpersonnelles. Il s’agit d’adapter son comportement, son attitude corporelle, le rythme de sa respiration en miroir par rapport à celui que l’on veut convaincre. On lui donne l’impression d’être « comme lui », si bien qu’il se laisse convaincre sans réelle discussion.
  • Le cadrage : proposer un cadrage de la réalité fait partie de toutes nos discussions: nous cherchons à expliquer notre point de vue aux autres, en ordonnant les faits d’une certaine façon, en mettant en avant ceux qui nous touchent le plus ou correspondent à nos priorités. Ainsi on se donne une certaine image du monde, avec des repères stables, qui sont nécessaires pour vivre. Mais ce qu’on appelle la désinformation correspond à un « cadrage menteur ». C’est un recadrage faussé du réel, imposé en connaissance de cause par le manipulateur, afin d’induire en erreur et d’en tirer un avantage. Il s’agit de ‹‹ faire passer pour faits bruts et totalement crédibles ce qui n’est que pures inventions, destinées à cacher les vraies informations ›› (Idem, p.102). Le recadrage abusif est une façon déformée de présenter les faits, quand on sait qu’une présentation honnête ne suffirait pas à convaincre. Concrètement, on peut utiliser des mots « piégés », tendancieux. ais il serait intéressant de chercher dans nos propres façons de parler de ces expressions, qui enferment l’esprit, en attribuant à une personne ou une réalité une « étiquette » réductrice. Breton attire spécialement notre attention sur la tendance à présenter des réalités sociales comme des événements naturels, occultant ainsi leurs causes véritables. Le cadrage contraignant est une véritable stratégie manipulatoire qui fonctionne en deux temps. D’abord faire accepter une opinion ou un comportement qui ne pose pas problème et constitue un détour par rapport au but véritable. Puis se servir de ce premier consentement pour en entraîner un deuxième avec une escalade dans l’exigence.

Il existe au moins trois formes de manipulation :

  1. La manipulation positive ou altruiste;
  2. La manipulation égocentrique : le manipulateur égocentrique n’est qu’à la recherche de son bénéfice personnel, de ses intérêts, sans se préoccuper du désagrément qu’il cause à autrui. Il agit de façon très égoïste. i) Il est très malin, voire rusé, trompeur, c’est un excellent parleur, il « anesthésie » par sa brillance intellectuelle; ii) Il est guidé par le pouvoir, le gain, la reconnaissance personnelle, la renommée;
  3. La manipulation classique;
  4. La manipulation destructrice : il s’agit du « pervers de caractère » à ne pas confondre avec le « pervers narcissique », terme issu du jargon psychopathologique pour désigner le manipulateur classique;

Selon Isabelle Nazare-Aga, la manipulation consiste à contrôler quelqu’un à son insu et l’amener à agir comme on l’entend. Tout cela en utilisant une stratégie qui passe par les sentiments.

Selon « le Chantage affectif » (InterEditions, 1998) de Susan Forward et « Les manipulateurs sont parmi nous » (Les Editions de l’Homme, 1997) d’Isabelle Nazare-Aga, on décline le chantage affectif :

  • le maître chanteur :  Susan Forward distingue quatre types de « maîtres chanteurs » : 1) le bourreau; 2) le flagellant; 3) le martyr; 4) le marchand de faux espoirs;
  • Le cadeau piégé ou le faux cadeau : « Par une utilisation abusive du principe de réciprocité – par ailleurs indispensable à une bonne cohésion sociale –, le « donneur » maintient le « receveur » dans une position de débiteur. « Le problème est que le donneur choisit quand et comment le receveur doit lui rendre la monnaie de sa pièce », explique Isabelle Nazare-Aga.  ;
  • Les fausses croyances : le manipulateur utilise des croyances familiales et sociales afin d’induire chez sa cible un lourd sentiment de faute morale, explique Isabelle Nazare-Aga.

« La culpabilité qu’instille le maître chanteur dans l’esprit de ses victimes mine l’image positive d’elles-mêmes que celles-ci cherchent à construire », explique Susan Forward. Abandon, égoïsme, injustice, trahison sont les points sensibles sur lesquels le manipulateur appuie dans l’intention de faire mal. Il procède souvent par insinuation. Il n’exprime jamais une demande claire et vous réduit à l’impuissance.

Voici un texte intéressant : « Sans vouloir trop généraliser voir stigmatiser, les narcissiques manipulateurs semblent être surreprésentés dans certaines professions (avocats, chirurgiens, vendeurs de tout poil, acteurs, hommes politiques, managers, dans les médias, le showbiz, le commerce, le marketing, la communication, la finance et la publicité).Ces personnes sont attirées par ces fonctions, car elles savent qu’elles obtiendront ‘une scène’ à leur mesure et le statut social qui flattera leur ego. Notons que beaucoup d’entre eux font métier de diriger une équipe, d’attirer l’attention d’un public, de le séduire, le conditionner pour mieux le gérer et le manipuler… Ils aiment particulièrement les postes de pouvoir dans lesquels ils ont peu de compte à rendre, être entourés d’assistants chez qui ils aiment créer une dépendance malsaine en soufflant le chaud et le froid. Se sentir envié, admiré et craint par des subalternes corvéables et déférent, guettant leurs moindres changements d’humeur avec effroi, les combles de bonheur. Pour ceux qui auraient besoin de perfectionner et d’optimiser leurs fonctionnements manipulatoires intrinsèques, des coaches enseignent aux manageurs et cadres dirigeants la communication influente (le terme politiquement correct pour l’art de la manipulation.

Quelle meilleure couverture qu’une profession offrant une garantie de respectabilité? Quel meilleur statut que celui du médecin, prêtre, gourou de tout poil, psychologue, policier, enseignant pour nous sentir en confiance ? Ces professions cachent aussi de nombreux pervers narcissiques qui utilisent leur position de pouvoir que nous respectons selon un schéma social établi depuis l’enfance pour nous duper et nous abuser.

Vendre, c’est être persuasif. Ce n’est donc pas très surprenant de constater que les meilleurs commerciaux sont clairement narcissiques. Sûrs d’eux, soignant particulièrement leur apparence, assez manipulateurs et séducteurs, ayant moins de scrupules dans la compétition et moins peur d’échouer, ils peuvent faire face à des situations difficiles, se battant sans états d’âme, au besoin en écrasant les autres étant sans foi ni loi et en s’attribuant les idées de collaborateurs et tout le mérite en cas de réussite, guère atteinte en cas d’échec, c’est pas de leur faute! Après une phase d’ascension sociale en grande partie due à leur manque de scrupules, leur énorme ambition et l’indifférence à autrui, ils essuient souvent des revers qui parfois les amènent à rabattre de leur superbe et vieillissent assez mal. Le regard neuf des nouvelles générations n’est pas assez admiratif. Leur public habituel se lasse de n’être convié qu’à célébrer leur propre gloire sans contrepartie. Ils s’alarment alors de leur santé dont l’altération vient à point nommé pour justifier leurs défaillances. L’échec de leur vie privée et affective contraste en effet avec leurs illusions de succès. » (Article publié le vendredi 3 août 2007, sur ce blogue).

Le manipulateur manque d’assurance en lui et donc son seul moyen d’exister est d’écraser les autres pour se sentir supérieur. Très souvent, il a lui-même eu un parent manipulateur, donc pour lui la manipulation est le seul moyen de communication qu’il connaisse, et la contre manipulation est le seul moyen de s’en sortir. On observe un environnement propice à cela : souvent, ils ont quelque chose de plus. Ils peuvent être plus grands, plus beaux, plus bavards, précoces au niveau du langage. Cela crée une fascination de la part de l’entourage et l’enfant va alors réaliser qu’il a un pouvoir sur les adultes et il va s’en servir en essayant de les manipuler.  Certains manipulateurs peuvent être pervers dans la mesure où la manipulation va jusqu’à la destruction de l’autre.

On évoque généralement la manipulation  pour parler d’individus ou de groupes de personnes qui par jeu ou sur la base de fondements personnels précis, constructifs  ou non selon leur propre point de vue, essaient de contrôler avec plus ou moins de succès l’esprit d’une personne ou d’un groupe  en les persuadant d’un fait, d’une situation, d’un comportement individuel ou collectif, d’une orchestration d’actes à priori déstructurés, mais pourtant liés par une même volonté de générer dans l’esprit de la ou des personnes visées un avis ou un comportement bien précis. La manipulation s’articule le plus souvent autour d’un objectif précis qui est poursuivi par celui ou ceux qui l’exercent afin d’en retirer un bénéfice immédiat ou décalé dans le temps.

Pour cela, « le manipulateur », appelons le ainsi, essaie de prendre plus ou moins le contrôle de l’esprit de sa ou de ses cibles, il essaie de générer des comportements précis en utilisant différentes techniques de persuasion en essayant de créer un halo concordant de faits, mêmes imaginaires ou déstructurés entre eux. Le manipulateur doit pour cela contrecarrer le sens critique de la ou des personnes visées afin de diminuer ou d’altérer sa capacité d’analyse, de jugement ou de comportement. S’il peut exister certaines formes de manipulations positives ou altruistes, la notion de manipulation est le plus  souvent fondée sur des intentions négatives et pratiquée par des personnes au tempérament égoïste ou malveillant.

La manipulation est très utilisée dans les structures de groupe, dans les entreprises, dans les associations, groupes communautaires ou en politique. Dès que l’on détecte le mensonge, l’omission ou la déformation volontaire d’une vérité ou d’une réalité, on peut légitimement se poser la question d’une éventuelle tentative de manipulation.

Le talent suprême du manipulateur se trouve souvent dans sa capacité à apparaître aux yeux du plus grand nombre comme une personne sympathique dont tout le monde louera le côté avenant. Elle excelle dont dans les habiletés sociales. Le manipulateur prendrait selon elle souvent prétexte de la norme, du  « bon comportement » à adopter en société ou en groupe. Isabelle Nazare-Aga précise d’ailleurs que le manipulateur sait trouver les erreurs ou même les provoquer ou les créer, les défauts également (réels ou fictifs) pour le plaisir de les mettre au grand jour afin que sa victime se sente coupable d’avoir agi autrement qu’elle aurait dû le faire selon le manipulateur et que l’entourage adhère à la démarche pour donner encore davantage de corps à la manipulation-déstabilisation. Le manipulateur, plus que tout autre, ne laisse généralement voir en société que ce qu’il souhaite, puisque son comportement est un véritable rôle de composition. Il est en représentation, à la manière d’un acteur, la plupart du temps. Ceci est destiné probablement à rehausser son image narcissique. Mais plus simplement cela lui permet que ses victimes se sentent dans l’impossibilité de se faire aider pour échapper à son influence; comment révéler certaines turpitudes à des amis ou parents qui ne peuvent en croire le premier mot ? Remarquons d’ailleurs que pour les sociologues, le harcèlement moral peut souvent s’assimiler au contrôle social qui maintient l’individu dans la norme (ce qui est considéré comme
« normal » en particulier dans le cadre du travail).

Dans les rangs des manipulateurs, on peut assez aisément distinguer plusieurs catégories : le manipulateur utilisant autrui sans état d’âme à des fins narcissiques, de pouvoir ou de pure malveillance; le manipulateur s’appuyant sur le mensonge, la séduction, la contrainte ou la force par un effet de contraintes multiples. Dans ce dernier cas, la manipulation peut probablement recéler un goût pour la torture psychique qui peut cacher un trouble psychologique réel et parfois grave.

Le manipulateur cache souvent un tempérament déviant, pervers, rancunier ou envieux dont les origines remontent à l’enfance, à un sentiment de frustration ou à une situation personnelle vécue comme une difficulté insurmontable. Les psychologues sont très fréquemment confrontés à des comportements manipulateurs dans les systèmes familiaux ou socio-professionnels.

Le manipulateur pourrait aisément être de ceux qui s’approprient les idées des autres, de ceux qui font tentative de faire porter par d’autres leurs propres responsabilités, de ceux qui aiment à entretenir le doute ou le soupçon sur des situations ou des personnes, de ceux dont les arguments semblent en toute situation logiques.

SUBIR LA MANIPULATION PERVERSE : L’EMPRISE

À la suite d’une manœuvre de manipulation, on peut éprouver toutes sortes de sentiments : colère, confusion, tristesse, doute, surprise, incompréhension, irritation, etc. Lorsque la manipulation perdure, les effets sont dévastateurs pour la personne qui la subit. La cible n’arrive pas à comprendre qu’un individu puisse à ce point lui manquer de respect et elle développe un sentiment d’irréalité. La personne manipulée commence à douter de ses perceptions, de son jugement, de ses compétences et de ses qualités personnelles, ce qui mine grandement son estime et sa confiance en elle. Le doute répété engendre de la confusion : un sentiment d’inadéquation s’installe alors et contribue ainsi à dévaloriser davantage la cible. Elle a l’impression de ne plus savoir communiquer correctement, se sent coupable, honteuse et a tendance à s’isoler. Les personnes ciblées peuvent développer, en outre, toutes sortes de malaises physiques (somatisation — maux de tête, de ventre, de dos, des problèmes de peau, etc.) et même sombrer dans le désespoir et la dépression.

Être systématiquement et régulièrement confronté à un ou plusieurs manipulateurs ou à une ou plusieurs manipulatrices et au harcèlement psychologique et moral génère une souffrance dont atteste la présence d’un ou de plusieurs des symptômes suivant :

  • un manque croissant de confiance en soi;
  • un sentiment d’infériorité en présence du manipulateur;
  • une perte des repères;
  • une tendance à la rumination mentale des échanges avec lui;
  • des problèmes de sommeil : insomnie, cauchemar;
  • des troubles de l’appétit;
  • la somatisation : maux de tête, douleur abdominale, réactions cutanées, …;
  • état de stress, anxiété, irritabilité, fatigue, états dépressifs;

La somatisation est le processus par lequel un conflit qui ne peut trouver d’issue mentale ou comportementale déclenche dans le corps des désordres endocrino-métaboliques, point de départ d’une maladie organique (Dejours, 1989). Dans la situation de harcèlement psychologique et morale, la répétition pluriquotidienne des brimades, vexations et injonctions paradoxales à valeur d’effraction psychique et suspend tout travail durable de la pensée; nous travaillons de manière incessante à mettre en images, en représentations, en rêvesnocturnes nos idées, nos sentiments, nos émotions. L’autoguérison devient impossible, l’esprit est subjugué. Si penser et agir sont mis en impasse, la somatisation est inexorablement convoquée à plus ou moins long terme. La décompensation est inévitable dans cette situation d’isolement. Car une analyse fine de la situation d’impasse décrite par les patients harcelés met à jour l’isolement du sujet.

« La somatisation est le processus par lequel un conflit qui ne peut trouver d’issue mentale va déclencher dans le corps des désordres endocrino-métaboliques, point de départ d’une maladie organique » (Dejours, 1993).

La peur induit des conduites de domination ou de soumission. Force est de constater que la manipulation délibérée de la menace, du chantage, du harcèlement psychologique et moral est désormais érigée en méthode de management et de stratégies coercitives pour pousser à l’erreur et à la faute, déstabiliser et pousser au passage à l’acte.

La pratique instituée de la violence morale, verbale, de l’humiliation transforme la cible en objet de satisfaction des pulsions sadiques de l’auteur du harcèlement dont la position de supériorité est utilisée pour autoriser l’abus de pouvoir. La peur, affect majeur chez les harcelés, ne la quitte plus.

La manipulation mentale s’appuierait selon nombre d’experts sur différents mécanismes entre autres : dans le registre émotionnel, la peur, l’angoisse, le besoin de reconnaissance, l’amitié désirée ou enviée, le besoin d’amour, le désir, la jalousie conséquence d’une projection du manipulateur en sa ou ses victimes; des pressions répétées ou continues, individuelles ou dans une dynamique de groupe que le manipulateur cherche à contrôler; l’entretien de rôles de type boucs émissaires où un groupe devient persécuteur d’une victime que le manipulateur veut isoler ou maintenir isolée avec l’appui plus ou moins inconscient ou conscient du groupe, etc.

Une mauvaise estime de soi, le sentiment de culpabilité et d’infériorité rendent les individus beaucoup plus vulnérables à la manipulation ou déclencher l’apparition de comportements refoulés qui transforment l’individu en manipulateur ainsi que d’autres facteurs ou contextes tels que : la dépression, un choc traumatique et les situations de perte de repères (perte des parents, mort d’un ou plusieurs proches, maladie, rupture, divorce, perte d’emploi, accusations graves et injustes), une schizophrénie apparaissant, la consommation de certaines substances chimiques, drogues, médicaments, incluant l’alcool atténuant la lucidité semble pouvoir rendre les individus, au moins provisoirement, plus vulnérables à la manipulation mentale ou encore déclencheurs de procédés de manipulation.

LES PARADES À LA MANIPULATION

Quelles que soient l’origine et les intentions derrière la manipulation, il importe d’apprendre à s’en protéger. Pour ce faire, il faut d’abord repérer et reconnaître les comportements qui visent à nous manipuler. Prendre conscience et mieux comprendre le narcissisme et les mécanismes pervers qu’utilise le manipulateur aident parfois à prendre du recul et à mieux se défendre.

Comprendre les stratégies du manipulateur permettrait de développer des stratégies de contre-manipulation, sans avoir l’air de se défendre émotivement, ce qui place en position vulnérable. Paraître indifférent, ne pas répondre plus aux flatteries qu’aux critiques du manipulateur (autrement que par un simple : « merci » ou bien : « c’est toi qui le dis »), plaisanter et montrer une joie de vivre éloigne généralement les manipulateurs. Lorsque l’on doit se défendre contre les assauts d’un supposé manipulateur dans ses relations, il peut être proposé d’agir envers cette personne et seulement avec cette personne, comme elle le fait avec les autres, ce qui peut désamorcer ses tentatives d’influence.

Si l’on est menacé, il peut être recommandé d’éviter d’entrer en discussion avec un individu manipulateur, ne lui révéler de soi-même que le strict minimum, sans parler de sa vie personnelle et en restant flou quand on change ses habitudes, en ne parlant de ses changements qu’à la dernière minute ou mieux en n’en disant rien. Ne pas réagir avant que le manipulateur ne se soit exprimé clairement; faire ressortir justement que sa demande est ambiguë, désamorce volontiers une tentative d’influence. Accumuler des éléments de preuve de ses demandes ou réponses, par exemple écrire et dater ce qu’il dit, ou bien demander une confirmation par courriel d’une demande téléphonique peut permettre de le confondre quand il se contredira lui-même. Évidemment si le manipulateur se sent acculé ou démasqué, il sait souvent prendre un masque ne permettant pas de le confondre définitivement. Comme le révèlent certains experts, le manipulateur vit aux dépens de ses victimes, tout comme le flatteur vit aux dépens de ceux qui l’écoutent.

Il est cependant difficile d’échapper à un parent, un conjoint, patron manipulateur ou un manipulateur chevronné. Chercher à s’en faire un ami est inutile et ne serait que lui donner d’autres occasions de manipuler. Il est parfois nécessaire de lui mentir (ou plutôt : ne pas lui donner des moyens plus efficaces encore pour manipuler) pour éviter les conflits inutiles ou dangereux, de ne pas répondre à ses attentes, d’être imprécis.

Pour se protéger, il devient impératif de ne plus accepter de telles attitudes, de ne plus tolérer le manque de respect et le contrôle de l’autre. Très souvent, la victime doit faire le deuil d’une communication saine et authentique avec l’autre.

Les attitudes qui contrecarrent le manipulateur:

  • l’esprit critique;
  • l’écoute de ses propres besoins et ressentie;
  • l’analyse d’un malaise et l’identification des causes;
  • la capacité de dire « non » et de s’affirmer;
  • conscience de soi;
  • connaissance de soi;
  • le respect de soi;
  • le sens de la répartie;
  • le maintien de la confiance aux personnes qui ont fait leurs preuves dans le passé;
    la méfiance à l’égard de ceux qui critiquent d’une façon ou d’une autre vos proches ou qui instiguent contre eux;
  • la recherche d’informations directement auprès des personnes incriminées par les propos du manipulateur;
  • la force de refuser d’assumer les engagements et les responsabilités d’autrui;
    la colère face à des reproches injustifiés;
  • la persévérance pour obtenir toutes les clarifications jugées nécessaires;

Les attitudes qui mettent fin à la manipulation:

  • regarder la réalité en face et chasser la honte de s’être laissé(e) manipuler;
  • agir pour mettre fin au piège;
  • tenir à distance le manipulateur, si possible, ou prendre de la distance vis-à-vis de ses manigances;
  • afficher l’indifférence face à ses tentatives de dévalorisation, culpabilisation ou déstabilisation;
  • travailler à l’affirmation de soi;
  • arrêter de se justifier et utiliser une phrase du type : « si cela me plaît à moi… « ;
    lister mentalement les contre-arguments lorsque les insinuations du manipulateur vous affectent plus que de raison;
  • se souvenir que les vrais amis agissent pour notre bien, au contraire du manipulateur qui dit mais ne fait pas;
  • rire de l’humour, mais rejeter l’ironie pernicieuse;
  • distinguer la critique constructive de la critique dévalorisante et, face à la seconde, demander à l’interlocuteur s’il a mieux à proposer;
  • prendre la liberté de refuser un service demandé, surtout si vous vous sentez contraint(e); la phrase suivante peut aider : « lorsqu’on pose une question, il faut être capable d’accepter un « oui » comme un « non » sans quoi il faut s’abstenir »;
  • faire respecter ses limites, ses besoins, ses désirs, …;
  • s’opposer au chantage affectif en disant que : « chacun est libre de penser et de ressentir ce qu’il veut »;
  • répondre brièvement;
  • renoncer à vouloir changer une personnalité manipulatrice (vos arguments ou votre amour n’y pourront rien changer).

À cause de cette souplesse défensive qui enlève au sadique la jouissance de la souffrance de l’autre, la pression morale s’intensifiera. Classiquement, plus l’objet se refuse, plus la pulsion d’emprise s’exacerbe. Cependant, le dégagement de la situation d’emprise va résorber le tableau traumatique en quelques semaines.

Le but ultime est de ne plus répondre, d’éviter de trop réagir de façon émotive et de cesser d’argumenter et de se justifier. Graduellement, la personne qui est manipulée doit reconstruire et consolider sa valeur personnelle. Elle doit travailler sur son sentiment de culpabilité, apprendre à s’affirmer et à faire des activités plaisantes pour elle. Il peut être très pertinent d’aller chercher de l’aide et du support afin de briser l’isolement et d’y voir plus clair.

Pour sortir de relations nuisibles et destructrices, il n’y a qu’un mot à retenir : le Respect, le respect de soi et de l’autre, dans la réciprocité.

Une des difficultés à confondre les manipulateurs réside dans le fait qu’ils n’ont que très rarement toutes les caractéristiques des manipulateurs et contrairement aux personnes de leur environnement ou à leurs cibles, ils sont rompus à « l’Art du Masque ». Le vrai manipulateur est souvent atteint d’un problème de personnalité constant qui modifie en permanence sa façon de penser et de se constituer des socles de valeurs nouveaux tout autant que de ne pas être pour partie conscient de son problème. Ces personnes veulent obtenir à chaque fois qu’une occasion se présente, le maximum des autres.

Avec les manipulateurs il n’y que deux types de relations possible : celle de dominant ou de dominé. L’une comme l’autre étant désagréable à la plupart des personnes il serait conseillé de les fuir.

L’objectif de la stratégie c’est apprendre à être un être non influençable en même temps que rester disponible aux autres. C’est également savoir analyser les messages reçus ou bien rester prisonnier de leurs effets, ce qui constitue peut-être une des sources principales d’inégalité sociale aujourd’hui. Face aux messages, nous pouvons adopter une attitude de récepteur actif.

PARADE : LA CONTRE-MANIPULATION

Pour ne pas donner prise au manipulateur, ne cherchez surtout pas à vous justifier, car cela ne ferait que vous fragiliser encore plus.

PARADE : CONFRONTER LE MANIPULATEUR

Ici, il s’agit de renvoyer l’autre à son besoin, donc à sa responsabilité. Plus impliquante, la confrontation risque de vous amener à vous positionner sur la nature du lien que vous souhaitez entretenir avec celui ou celle qui vous manipule.

« Tout reproche exprime une demande indirecte », note Jacques Salomé, auteur de « Pour ne plus vivre sur la planète Taire » (Albin Michel, 1997).

Refuser la manipulation, c’est accepter de passer pour une « mauvaise fille », un « mari égoïste », un « collègue difficile ». Donc, renoncer à une image idéale de soi. Vous y parviendrez en prenant conscience de votre valeur. Et cela se travaille. Vous deviendrez peut-être moins « aimable » aux yeux du manipulateur, mais, en vous libérant de ce regard extérieur, vous gagnerez un bien précieux : votre liberté.

Ne tolérez rien qui risque de nuire à votre santé Pas question d’accepter des demandes qui mettraient en péril votre équilibre physique ou psychique.


HIRIGOYEN, Marie-France. « Le harcèlement moral », Fidion, 1999.

NAZARE-AGA, Isabelle. « Les manipulateurs sont parmi nous », Les Éditions de l’Homme, 1997.

NAZARE-AGA, Isabelle. « Les manipulateurs et l’amour », Les Éditions de l’Homme, 2000.

Poudrette, pascal (2002). « La manipulation : une agression sournoise », Vies à vies, Volume 14, numéro 3, ISSN 1705-0588.

Serrano, Yanick (2009).« L’art subtil et dangereux de la manipulation », http://www.yannickserrano.fr/2009/02/23/lart-subtil-et-dangereux-de-la-manipulation/comment-page-1/.

3 réflexions sur “Subir la manipulation perverse : les symptômes et les parades

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