La violence psychologique a-t-elle un sexe ?

Le terme « agression indirecte »,  d’abord utilisé par Bjorkqvist (2001), désigne un ensemble de gestes susceptibles de blesser quelqu’un psychologiquement. C’est une forme de violence sournoise et cachée qui ne nécessite pas une confrontation directe avec la victime, et vise essentiellement à infliger des blessures psychologiques et sociales aux autres. L’agression indirecte, davantage présent chez les filles que chez les garçons, consiste donc à blesser quelqu’un psychologiquement en détruisant ses relations interpersonnelles et son environnement social, et donc utiliser ses relations interpersonnelles et/ou l’environnement social comme levier d’agression ; l’une des conséquences de la violence indirecte est celle de l’exclusion sociale et de la discrimination. L’agression peut donc prendre diverses formes telles que raconter les secrets de la cible, dégrader ou ridiculiser ou déconsidérer la cible, exclure la cible du groupe ou répandre des rumeurs à son sujet sur des sites de clavardage ou les réseaux sociaux, amener d’autres élèves à ne pas « aimer » la cible. Les conséquences de l’agression indirecte sont dévastatrices et peuvent agir sur le devenir de la cible. Elles s’apparentent d’ailleurs à celles que vivent les personnes victimes de harcèlement psychologique et morale au travail. À long terme, entre autres, plus la victime vit d’épisodes d’agression indirecte, plus elle intègre un discours intérieur irrationnel qui entraîne une perte d’estime de soi, une souffrance psychologique et émotionnelle, anxiété, dépression, troubles relationnels, etc., voire même des conduites d’opposition, de délinquance, etc.

De nos jours, la violence indirecte et la violence psychologique et morale n’a pas de monopole. Certes, l’image de la femme battue, phénomène d’agression directe, peut certes toujours avoir court. Cependant, nous noterons que nous pouvons certainement admettre qu’elle puisse subir une violence psychologique et morale (agression indirecte), et nous pourrons donc imaginer un homme déconfit (vaincu, anéanti) sur un divan par la violence directe, avec une progéniture en état de choc.

Or, la violence indirecte passe souvent inaperçue, car notre société s’est exclusivement penchée sur les phénomènes de violence directe. Parce qu’il existe une certaine méconnaissance de la problématique de violence indirecte, parce que l’on ne considère pas l’exclusion sociale comme une forme d’intimidation, parce que l’on perçoit la victimisation indirecte comme étant moins grave que l’intimidation verbale ou physique, parce que la nature cachée et secrète des gestes la rend difficilement décelable, un effort de sensibilisation s’impose.

En 2008, une méta-analyse de 148 études sur l’agression directe et indirecte des enfants et adolescents ont examiné l’ampleur des différences entre les sexes, les inter-corrélations entre les formes et les associations avec l’inadaptation. Les résultats ont confirmé les conclusions antérieures de différences entre les sexes (favorisant les garçons) à l’agression directe et une différences triviales entre les sexes pour l’agression indirecte. Les résultats ont également indiqué une inter-corrélation importante entre ces formes. D’autre part, cette analyse montre que l’agression directe est plus fortement liée à des problèmes externalisés, à de mauvaises relations avec les pairs et à un faible comportement prosocia,l et l’agression indirecte semblait liée à des problèmes internalisés et au comportement prosocial élevé[1].

Une récente étude (2013) inter-culturelle de 5789 adolescents de six pays (Autriche, Canada, Allemagne, Slovénie, Espagne et Suisse) a montré que selon la déclaration des élèves, ce sont les garçons (46,8 %) qui utilise significativement plus l’agression indirecte contre les pairs que les filles (31,7%) De plus, parce que les femmes ont signalé une probabilité de près de 19 fois plus élevé que les hommes pour l’usage de l’agression indirecte contre leurs pairs de sexe opposé, et donc, les hommes sont de loin les plus susceptibles d’être la cibles de l’agressivité indirecte[2]. Deux chose à comprendre des résultats de ces études, d’une part, selon leurs déclarations, les garçons utilisent plus la violence indirecte que les filles, et ce autant envers les filles et les garçons, d’autre part, chez les filles, l’usage de la violence indirecte est surtout dirigé envers les garçons. Or, semble-t-il, la particularité de la forme d’intimidation que représente « l’agression indirecte » serait différente selon les pays, le sexe, l’âge et la culture. Cela suggère donc que parce que les filles utilisent moins l’agression directe, l’agression indirecte deviens donc plus saillante chez les filles que les garçons, ce qui peut amené à croire que la violence indirecte est l’apanage des filles.

Dans une importante méta-analyse, intégrant environ 300 études sur l’Agression impliquant 190000 participants, Archer (2004) a constaté que l’agression directe était plus prédominant chez les mâles que chez les femelles, et ce, à partir de début de l’enfance jusqu’à l’âge adulte et à travers plusieurs cultures. Pour l’agression indirecte, Archer n’a pas trouvé pour les jeunes adultes de différences entre les sexes (y compris les collégiens), alors que des études sur les adolescents ont signalés plus d’agression indirecte chez les filles. Or, Bettencourt et Miller (1996) ont constaté que, en l’absence de toute provocation, les hommes étaient plus susceptibles d’agresser que ne l’étaient les femmes. Cependant, la provocation atténué significativement cette différence entre les sexes.

Ainsi, les recherches sur la différence sexuelle de l’agressivité chez les adolescents ont produit des résultats plutôt équivoques. Certaines études ont montré que les garçons s’engagent plus volontiers dans l’agression directe que les filles le font, les femmes se livrant à plus d’agression indirecte que les hommes (Björkqvist, Lagerspetz, et Kaukianen, 1992; Österman et al., 1998). Il convient de noter que Björkqvist et coll. ont utilisé des mesures de l’agression déclaré par les pairs [peer ratings] (par opposition aux mesures autodéclarées [self-reported mesures]) dans leurs études chez les adolescents. Contrairement à ces résultats, une étude chez les élèves adolescents espagnols (Toldos 2005) a montré que les garçons s’engagent plus volontiers dans l’agression directe et indirecte que les filles.

L’attention particulière que les chercheurs portent aux conduites agressives des filles est relativement récente. Un tel constat apparaît peu surprenant puisque les actes agressifs sont surtout reconnus pour être le fait des garçons. Certains théoriciens soutiennent que les indicateurs les plus souvent utilisés pour désigner les enfants à risque de développer des conduites antisociales, soit les conduites d’agression directe, ne sont pas nécessairement appropriés pour les filles, dont les conduites agressives se manifestent plutôt sous un autre mode (Feshback, 1969 ; Crick, et al., 1997 ; Craig et Pepler, 1999 ; Ostrov et Keating, 2004). Partir des ragots, raconter les secrets des autres, dégrader, ridiculiser, isoler ou exclure une personne du groupe d’amis, porter atteinte à la réputation, constituent autant de manifestations de ce mode d’agression connu sous le nom d’agression indirecte (Verlaan, 1995; Bjorkqvist et coll., 1992; Owens et coll., 2000), relationnelle (Crick et Grotpeter, 1995 ; Tomada et Schneider, 1997) ou sociale (Cairns et Cairns, 1994; Galen et Underwood, 1997). Cet ensemble de termes dont les définitions varient légèrement d’un auteur à l’autre font sensiblement référence au même phénomène (Bjorkqvist, 2001; Vaillancourt et coll., 2003; Verlaan, 2005).

Les chiffres et les risques évoqués précédemment passent toutefois sous silence que, contrairement à ce que l’on observe chez les garçons, proportionnellement moins de filles ont recours de manière répétitive et persistante à l’agression directe, et ce, particulièrement durant l’enfance. La connaissance des facteurs expliquant le développement de ces conduites chez les filles entre l’enfance et l’adolescence est importante afin de reconnaître précocement les filles les plus à risque de développer ce type de problème et de prévenir son apparition.

Les recherches récentes suggèrent également que les conduites d’agression directe chez les filles, c’est-à-dire les conduites de confrontation avec agression physique ou verbale (Little et coll., 2003), lorsque manifestées durant l’enfance, constituent des indicateurs d’inadaptation sociale tout comme chez les garçons. Les filles qui présentent ce type de problèmes sont plus à risque de connaître un ensemble de difficultés ultérieures, dont des conduites antisociales et des troubles mentaux (somatisation, anxiété, dépression) (Serbin et al.,1991 ; Zoccolillo, 1993 ; Loeber et Keenan, 1994 ; Farrington, 1995 ; Pepler et Sedighdeilam,1998). Elles sont plus susceptibles de vivre le rejet des pairs et des difficultés scolaires (Lancellotta et Vaughn, 1989; Serbin et coll., 1991; Coie et Dodge, 1998), des grossesses précoces, des stress parentaux et de la violence conjugale (Underwood et coll., 1996; Pepler et Sedighdeilam,1998; Serbin et coll., 1998). De tels résultats viennent donc largement justifier l’attention récente que l’on porte aux conduites agressives des filles.

Des travaux sur les différences entre l’agression indirecte et l’agression directe ont révélé d’importantes différences dans la façon dont chacun de ces types de conduites agressives se manifeste selon l’âge et le sexe. Au plan du développement, on peut observer des gestes d’agression physique chez un enfant dès la fin de la première année de vie (Tremblay et coll., 1999; Archer, 2004), tandis que l’agression indirecte est plus apparente lorsque les enfants auront commencé à comprendre la complexité des interactions sociales et les façons (habituellement verbales) de les manipuler. Dès l’âge de 4 ans, il est possible d’observer la manifestation rudimentaire de comportements d’agression indirecte chez les enfants (Crick et coll., 1999). Les filles qui utilisent l’agression indirecte désirent infliger des blessures émotives et sociales aux autres (Galen et Underwood, 1997 ; Owens et al., 2000). Les comportements de diffamation et d’exclusion servent, en outre, à renforcer leur propre statut social dans le groupe d’affiliation (Merten, 1997). Plusieurs travaux restent néanmoins à faire avant de déterminer si les conduites répétitives et persistantes d’agression indirecte constituent un indicateur d’inadaptation psychosociale future, comme peut l’être l’agression directe.

Si, par leur nature, les conduites d’agression indirecte passent souvent inaperçues, les effets de ce mode d’agression peuvent être percutants. Pour plusieurs victimes, en effet, la souffrance et l’humiliation engendrées par l’agression indirecte ne sont pas épisodiques et peuvent persister au fil des années : la victime n’a pas seulement à composer avec des ragots et des mensonges, mais aussi avec l’isolement, la solitude et le rejet (Underwood, 2003).

Somme toute, l’agressivité semble pareillement présente et courante autant chez les garçons que chez les filles, et semble, en bas âge, prendre la forme d’agression physique directe (qui débute plus tôt et qui est plus fréquent chez les garçons) et change progressivement avec l’âge vers une forme de violence verbale et vers une agressivité indirecte et passive (qui débute plus tôt chez les filles). L’agressivité directe semble être privilégiée chez les hommes, et ce, tout au long de la vie.

Comme la socialisation de l’agressivité se produit pendant les années préscolaires, cette période semble cruciale pour la réduction (prévention) et pour la cristallisation de l’agressivité. Les programmes d’intervention et de prévention de la violence surviennent souvent trop tard dans le processus développemental de l’agressivité; il faut donc agir en amont du cycle de développement de la progéniture. En travaillant sur le parenting des parents, et le développement des enfants, leurs compétences sociales et affectives, il est possible d’améliorer le développement global, et l’apparition précoce de l’agressivité peut ainsi être considérablement réduite.

Voir : Les femmes aussi violentes que les hommes - CyberPresse.ca, Yves Dalpé, Coin du Psy - http://bit.ly/13xiEC6

SOURCE

Arcand, S., Lanctôt, N., Landreville, P. (2005). « Filles et déviance : perspective développementales », Les presses de l’Université de Montréal, Volume 38, numéro 1, Printemps 2005, p. 9-37.

Verlaan, P., Dery, M., Toupin, J., & Pauze, R. (January 01, 2005). « L’agression indirecte: un indicateur d’inadaptation psychosociale chez les filles ?« , Criminologie, 38, 1, 9.

Verlaan, Pierrette, Déry, Michèle, Toupin, Jean, & Pauzé, Robert. (2005). « L’agression indirecte : un indicateur d’inadaptation psychosociale chez les filles ? », Les Presses de l’Université de Montréal.

Comité Québécois pour les jeunes en difficulté de comportement (2004). « L’agression indirecte : cette violence qu’on ne voit pas« , La foucade, volume 4, no. 2, juin 2004.

Bjorkqvist, K. (2001). « Different Names, Same Issue. Social Development« , 10(2), 272-74.

Marks, A. D., Hine, D. W., Manton, G. C., & Thorsteinsson, E. B. (2012). Can Outcome Expectancies Help Explain Sex Differences in Direct and Indirect Aggression?. Journal of Applied Social Psychology, 42(1), 151-169.

Dutt, D., Pandey, G. K., Pal, D., Hazra, S., & Dey, T. K. (2013). Magnitude, types and sex differentials of aggressive behaviour among school children in a rural area of West Bengal. Indian Journal of Community Medicine, 38(2), 109.

[1] Card, N. A., Stucky, B. D., Sawalani, G. M., & Little, T. D. (2008). « Direct and indirect aggression during childhood and adolescence: A meta‐analytic review of gender differences, intercorrelations, and relations to maladjustment« , Child development, 79(5), 1185-1229, [http://1.usa.gov/16vpgyP].

[2] Artz, S., Kassis, W., & Moldenhauer, S. (2013). « Rethinking Indirect Aggression: The End of the Mean Girl Myth« , Victims & Offenders, 8(3), 308-328.

[3] Swearer, S. (2008). « A New Definition And Scales For Indirect Aggression In Schools« , International Journal, 4.

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