Production de la déviance et de l’exclusion sociale

La situation de pauvreté dérange, car elle est l’expression d’une inégalité difficilement acceptable dans une société globalement riche et démocratique. Les pauvres ne représentent-ils pas le destin auquel les sociétés modernes ont cru pouvoir échapper? La pauvreté est une rupture avec la richesse et pas avec le lien social; donc la pauvreté n’est pas la seule cause de l’exclusion. Il ne faut surtout pas les confondre. On peut être pauvre sans être exclu.

Selon le rapport sur « La faillite pour les débiteurs pauvres » (Schwartz et Ben-Ishai, 2007), certains constats issus des résultats d’une série d’interviews semi-structurées menées auprès de syndics de faillite ont été produits. Pour reprendre les paroles d’un syndic, en parlant des « débiteurs pauvres », affirme que « ce sont des gens qui vivent une existence marginale, touchent des prestations d’aide sociale, habitent dans des logements subventionnés par l’État et n’ont aucune perspective de renverser la vapeur ». Le même syndic a affirmé que ces débiteurs « n’ont pas de revenus, pas d’amis et pas de famille » et qu’ils « sont seuls au monde et au bout du rouleau ». D’autres ont parlé de débiteurs ayant des incapacités physiques ou cognitives ou de mères seules immigrantes ayant de la difficulté à parler anglais ou français. Les femmes semblent majoritaires parmi les débiteurs pauvres, ce qui reflète fort probablement la féminisation de la pauvreté observée depuis quelques dizaines d’années. De l’avis du rapport, la caractéristique clé de ces débiteurs est la forte probabilité qu’ils vivent dans une pauvreté chronique, avec ou sans leurs dettes. S’ils utilisent le système de faillite pour s’en libérer, ce n’est pas dans le but de parvenir à l’existence confortable des gens de la classe moyenne. Ce rapport utilise le terme de débiteur pauvre pour désigner les débiteurs désireux de déclarer faillite qui n’ont pas les moyens d’acquitter les honoraires habituels du syndic et qui ne semblent guère pouvoir aspirer dans l’avenir prévisible à autre chose que des revenus faibles.

On distinguerait deux types de pauvreté :

  • pauvreté absolue (monétaire) : revenu inférieur à… pour satisfaire les besoins;
  • pauvreté relative : par rapport à une époque, dans un pays riche ou pauvre. La pauvreté n’est pas que monétaire, il y a d’autres dimensions : par rapport à l’emploi, le diplôme, la maladie. Si on veut lutter contre la pauvreté, l’argent ne suffit pas.

À ce titre, Vanderkam définit de façon les différentes formes élémentaires que prend cette relation d’interdépendance en situation de pauvreté : la pauvreté intégrée, la pauvreté marginale et la pauvreté disqualifiante.

S. Paugam dit que la société désigne ses pauvres, il y a un phénomène d’étiquetage (catégorisation sociale). Le processus d’assistance sociale aux pauvres et aux exclus qui affirme qu’une personne est exclue ou pauvre est dévalorisant pour l’individu (atteinte à l’estime de soi) et il devient alors tel qu’on le dit (prophétie auto-réalisante). Il est disqualifié, il y a une dégradation statuaire.

D’un monde de certitudes où la famille étant l’un des premiers agents de socialisation, les institutions de socialisation (agents de socialisation), comme l’école, avaient pour mission d’inculquer les règles de la vie en société afin que chacun ait et tienne sa place (Durkheim, 1977; Bourdieu et Passeron, 1985), on est passé à une société dont les repères se brouillent et qui doit en construire de nouveau dans un monde social plus « éclaté » et « distancié » et où la norme de socialisation repose plus sur l’autonomie et la mobilité.

« Devenir adulte » relève plus d’une représentation de soi et se présente comme « une ligne d’horizon, mouvante et subjective, associée à l’idée de responsabilité et de maturité » (Van de Velde, 2006, p.2).

La « responsabilité parentale » issue de l’abdication des responsabilités sociales de l’illusion des services sociaux et de la solidarité sociale n’est-elle pas une manière de celer le fait que l’école est un devenue un chantier de déconstruction; la complexité du mécanisme de l’échec scolaire est totalement ignorée. L’enfant est rendu personnellement responsable de ses difficultés. Il est assimilé à un élève perturbateur, implicitement à un futur délinquant ou déviant. Les parents sont sommés de remédier aux problèmes sous peine de sanctions, voire même de stigmatisation. Le caractère coercitif de ce genre de mesure en oblitère d’emblée toutes les chances de réussite. Pour les familles qui cumulent déjà nombre de difficultés, elle les fragilise et les stigmatise encore plus. Pour les professionnels elle remet en cause le fondement même de leur travail qui pour réussir doit s’établir nécessairement sur des relations de confiance, et sur l’adhésion volontaire des propres intéressés. L’État se désengage et continue de réduire le nombre de personnels dans les établissements, remettant un peu plus en cause la notion d’équipes pluridisciplinaires agissantes conjointement sur le terrain pour la réussite des élèves. Les difficultés, l’échec sont sanctionnés par un processus d’exclusion du système; les inégalités scolaires sont d’abord liées à la position sociale. Ce sont les enfants des classes populaires qui connaissent les plus grandes difficultés, par exemple, à entrer dans la culture de l’écrit.

Mais la stigmatisation est au cœur même du travail social : pour implanter une stratégie de prévention, il faut prouver que « la clientèle cible » est déjà marginale ou déviante et que le quartier soit désigné comme « à problèmes ». Du coup les intervenants et acteurs se forgent une représentation de leur public comme marginale et la prévention spécialisée sera amenée à créer dans cette marge (Duprez, 1994). Ainsi, les personnes en difficulté sont devenues inclassables (catégorisation sociale) par rapport aux anciennes catégories des institutions et l’intervention sociale en leur direction va donc se construire de manière diversifiée en fonction de leurs problèmes d’intégration et de socialisation et des représentations qui y sont liées

Une distance (fragilisation du lien social), voire une rupture, s’est donc produite entre les personnes en difficulté et certaines institutions, laissant progressivement des espaces vides où les marginalisés et les déviants se socialisent dans une hétérogénéité de relations et de pratiques sociales, qu’elles soient elle mêmes déviantes ou non.

Si le cadre des politiques publiques des années 1980 ont favorisé les innovations en matière d’intervention sociale, d’insertion sociale et professionnelle avec les personnes en difficulté, les années 1990 voient l’institutionnalisation de ces pratiques dans une régulation sociale qui démultiplie les dispositifs et qui offre peu d’espaces de rupture pour innover. Paradoxalement, dans un contexte de crise aggravée et d’incertitude, ces dispositifs produisent moins un tremplin vers le monde du travail ou l’adaptation sociale que l’installation d’un état durable pour éviter la désaffiliation qui, auparavant, était l’objet de politiques visant leur autonomie.

Face à l’échec des pratiques sociales, des interventions sociales, et de l’organisation sociale, pour se sauver la face, ce sont donc ces mêmes agents de socialisations qui, au départ, avaient été créer pour soulager la souffrance sociale, et qui, par la catégorisation, la stigmatisation, la marginalisation, la psychologisation, la médicalisation, la psychiatrisation, et la violence psychologique et morale, rejette les éléments qui ne cadrent pas dans les formes actuelles d’intervention sociale, souvent déficiente, dans une sorte d’abdication des responsabilités, retournement du fardeau de preuve, rendant ainsi l’individu responsable de la souffrance sociale et de l’inefficacité de l’application des politiques sociales.

Culture de dépendance, il faut bien demander pour obtenir ???

Des logiques de fragilisation sociale s’inscrivent dans le parcours de malchances sociales de l’exclu : la déscolarisation, l’isolement, la précarisation des conditions de vie contribuent au développement de la marginalisation, de l’itinérance et de l’errance et à l’engagement dans des activités illicites (économie souterraine, violences collectives, délits divers…). Ces vulnérabilités sociales vont de plus en plus souvent de pair avec le sentiment de colère et d’injustice.

La notion de « conduite à risque » désigne au départ des pratiques répétitives de mise en danger, sur les plans physique, psychologique ou social. Cependant, ces comportements induits par une perte des repères dans l’environnement social peuvent traduire des tensions intimes, des difficultés d’éducation, de socialisation et d’insertion socio-économique ou encore des conflits de genre, d’identité culturelle ou familiale. Cela explique en partie (sans l’excuser) que certains retournent l’hostilité et la violence ressenties vers l’extérieur. Des modes de socialisation décalée peuvent alors se développer au sein de cercles de relations considérés comme « déviants ».

Les conditions de vie et de logement bas de gamme se sont dégradées, « délabrement, insalubrité, faible entretien de certains habitats sociaux et collectifs sont autant de formes de violence symbolique. Les habitants ont intégré à leur quotidien la dégradation de l’environnement urbain et l’image peu valorisante qu’il leur renvoie. »

L’emploi s’est raréfié. Les situations de déstabilisation sociale profonde et durable se sont multipliées. La paupérisation et la stigmatisation des individus en situation de pauvreté sont source d’humiliation pour un certain nombre de personnes. L’humiliation, c’est se sentir débusqué et directement désigné. Les atteintes à l’identité résidentielle touchent les individus, leurs familles et leurs communautés de vie. « Dans la mesure où tout le monde se connaît, en restant cacher chez soi, les personnes ne risquent pas de s’exposer au regard lourd et stigmatisant qui peut sévir ailleurs, et pouvant susciter en retour des comportements provocateurs. » Les sentiments de ghettoïsation et d’exclusion contribuent à fédérer en même temps qu’ils isolent, et replient les personnes dans l’espace local. Les difficultés de logement et la précarité rejettent de plus en plus de personnes dans des situations d’instabilité très éprouvantes (hébergements d’urgence, cohabitation prolongée, passage des logements précaires à la rue). Les intervenants qui les rencontrent observent le développement « de pathologies mentales, d’états dépressifs inquiétants vraisemblablement liés au contexte dans lequel ils se trouvent et à l’impossibilité de trouver une ouverture, une issue à leur situation, pouvoir se projeter sur quelque chose de positif, avoir un travail, un logement, de quoi manger, etc. »

L’exclusion est un processus; on devient un exclu. C’est une succession de ruptures, de pertes de liens.

On peut répertorier différents types de rupture du lien social, qui peuvent être liés les uns aux autres :

  • Les ruptures scolastiques (échec scolaire, problèmes adaptatifs, problèmes de santé mentale, milieu défavorisé, pré-criminalité);
  • Les ruptures économiques;
  • Les ruptures familiales (fugues, départ du domicile des parents pour la rue, séparations, divorces, perte de contact avec les enfants). Elles ont de lourdes conséquences psychologiques et peuvent fragiliser l’individu au point que celui-ci ne puisse plus faire face à ses obligations sociales ou professionnelles;
  • Les ruptures professionnelles (licenciement et chômage de longue durée) dont les conséquences psychosociologiques peuvent être importantes (perte de l’estime de soi, culpabilisation, repli);
  • Les ruptures par rapport aux normes (1 — norme légale [délinquance] qui peuvent entraîner l’emprisonnement; 2— norme sociale, par exemple les dépendances ou conduites de dépendances [alcool, drogues, jeux]).

Bien que le processus d’exclusion ne soit jamais irréversible, certains seuils rendent plus difficiles les retours à l’inclusion sociale. La perte du logement est un seuil déterminant, car il complique considérablement la vie au quotidien, affecte la recherche d’emploi et les démarches administratives en vue de bénéficier des droits sociaux, et s’accompagne le plus souvent d’une grande fatigue morale et physique. C’est pourquoi les collectivités locales essayent de maintenir le plus possible les personnes en difficulté financière dans leur domicile, en leur octroyant des aides ponctuelles.

L’exclusion sociale fait peur (c’est un risque) et suscite des réactions sociales de stigmatisation (association de caractéristiques négatives à un individu ou à un groupe social) de la part de la population.

Étant un processus complexe, l’exclusion sociale connaît des degrés :

  • l’exclusion vécue comme période temporaire par l’individu qui se mobilise pour en sortir;
  • l’exclusion vécue comme une fatalité par des individus qui s’y résignent faute de perspectives;
  • l’exclusion revendiquée par l’individu, qui en fait une part de son identité (critique de la société, choix vestimentaires affirmant la marginalité). On parle alors de « retournement des stigmates ».

Le processus d’exclusion sociale peut conduire à la perte de la capacité à lier des liens d’appartenance et à s’insérer dans les dispositifs institutionnels.

Robert Castel parle alors de désaffiliation sociale pour décrire la situation de ceux qui sont fragilisés au point de ne plus participer aux interactions sociales institutionnalisées (mariages, citoyenneté, relation professionnelle contractuelle, droits sociaux).

S. Paugam voit 3 étapes pour comprendre l’exclusion, c’est la disqualification :

  • la fragilité ou vulnérable : ce sont des personnes qui bénéficient, de manière ponctuelle, d’une aide des travailleurs sociaux, des services sociaux. La manière dont ils sont étiquetés et traités faits qu’ils deviennent des… ;
  • … assistés : sans l’aide des travailleurs sociaux, de l’État… ces personnes ne pourraient pas s’en sortir (culture de la dépendance);
  • les marginaux : les personnes qui refusent toute assistance, de perdre toute leur liberté en déclarant ce qu’elles possèdent. Elles sont alors des exclues de la société.

Pour R. Castel, on devient exclu de par la présence des problèmes extérieurs à l’individu, tandis que S. Paugam affirme que l’on est exclu, car c’est la société qui amène à le décider.

La société fabrique elle aussi l’exclusion en stigmatisant, en ne faisant pas confiance à certaines catégories de la population. Il est fréquent que des personnes soient exclues de la norme sociale en matière de relations affectives par leur apparence, leur handicap, leur pauvreté. Il est fréquent que des catégories de personnes soient considérées comme inemployables par le marché en raison de leur âge, de leur manque de diplôme, du caractère incohérent et déstructuré de leur parcours de formation et de leur parcours professionnel. La société ne les considère plus comme des partenaires potentiels. Elle exerce à leur encontre ce que S. Paugam a appelé une disqualification sociale.

La persistance de l’exclusion dans les sociétés occidentales pourtant prospères s’explique aussi par l’inefficacité des dispositifs de lutte contre l’exclusion. L’État a longtemps fait le pari que la lutte contre l’exclusion passait par le retour à l’emploi.

Selon de nombreux experts, l’échec relatif de ces politiques s’explique par le fait qu’elles ne prennent pas suffisamment en compte les problèmes psychologiques et relationnels des exclus, qui ne sont pas tous aptes à se réinsérer immédiatement dans l’univers professionnel.

On constate partout une dégradation du tissu social : les mécanismes traditionnels de sociabilité se sont affaiblis et la crise sociale a mis à jour une crise des valeurs et des repères qui sont les fondements mêmes du « vouloir-vivre ensemble ». Ainsi la famille, au sens où elle fut entendue des siècles durant, n’est plus considérée par certains comme le socle de notre société : aux ruptures de couples s’ajoutent les ruptures familiales entre générations.

Les enfants se retrouvent privés des repères élémentaires qui conditionnent la structuration de la personnalité et donc la capacité à vivre en société. L’isolement est renforcé par la perte des solidarités naturelles de voisinage, on assiste aussi à la perte des valeurs d’assistance de solidarité de proximité, de responsabilité à l’égard d’autrui et bien souvent l’isolement, assumé au nom de l’individualisme, est devenu enfermement. L’expression la plus visible de ce « malaise social » des jeunes est la montée de la violence et des incivilités qui provoque un climat d’insécurité peu propice à la reconstruction d’un quelconque lien social : chacun adoptant une position défensive caractérisée par le repli, la méfiance, l’agressivité.

La terreur intériorisée par l’enfant face aux adultes constitue la base psychologique de la domination sociale. Sous l’effet de la peur, les pensées deviennent uniformes et les comportements se standardisent autour d’attitudes valorisées socialement. Sur le plan social, la terreur intériorisée par l’enfant dans sa relation à ses propres parents nourrit une hiérarchie fondée sur la manipulation de la peur. Sur le plan individuel, l’expression spontanée de l’être est paralysée par l’angoisse du rejet. Les pensées deviennent uniformes. Les comportements se standardisent autour d’attitudes valorisées socialement.

Faire peur ne fait-il pas qu’accentuer chez la cible une hypocrisie, un désir de vengeance, engendrant des comportements déviants, voire même criminogènes, et ce, ne manière à ce qu’ils soient celés aux yeux des autorités; des entités groupales se forment donc, fondées sur des valeurs communes, dont celle d’échapper à la peur, au rejet, et pour cela, entraîne un passage à l’acte destructeur du tissu social.

La culpabilisation par la psychologisation, de la médicalisation et de la psychiatrisation : elle écrase celui/celle qui la vit, elle donne une illusion de pouvoir énorme à celui/celle qui la fait subir.


Pour plus d’informations

Céline Bellot, titulaire d’un doctorat en criminologie de l’Université de Montréal, est professeure adjointe à l’École de service social de l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur les trajectoires des jeunes de la rue, des utilisateurs de drogues injectables et des jeunes en difficulté. Elle travaille en outre sur les enjeux entourant la judiciarisation des populations vulnérables et sur l’analyse et l’évaluation d’interventions novatrices : intervention par les pairs, prévention de la consommation de drogues en milieu scolaire, intervention en insertion sociale. Elle est aussi active dans différents organismes communautaires de Montréal.

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