Formes de maltraitance et de violences institutionnelle et dérives des pratiques alternatives

SOMMAIRE

DE L’INTIMITÉ, DE LA VIE PRIVÉE ET DE L’IDENTITÉ

L’être humain a sans conteste besoin de s’aménager des espaces de vie privée pour sa liberté de mouvement et d’esprit. Aujourd’hui, cette quête de vie privée, intrinsèquement morale, s’affirme comme objet de droit social et aussi de droit économique.

La notion de vie privée implique celle de « respect de la vie privée ». En fait il faut pour être précis dire plutôt le « droit à l’intimité de la vie privée ». En l’absence de protection juridique, la vie privée semble menacée par les moyens de surveillance physique et psychologique de plus en plus sophistiqués dont disposent non seulement le pouvoir étatique, mais aussi le pouvoir économique.

L’intimité est une notion transversale, interdisciplinaire (sociologie, anthropologie culturelle, histoire, droit, politique, philosophie, psychologie, psychanalyse). Du latin « intimas » superlatif de « interior » :

  • Qui est contenu au plus profond d’un être (V. conscience) (dimension subjective);
  • Qui lie étroitement par ce qu’il y a de plus profond (dimension interpersonnelle);
  • Qui est tout à fait privé et généralement tenu caché aux autres (V. personnel, privé, secret).
  • Liaison, relations étroites et familiales;
  • Caractère intime, intérieur et profond, secret;
  • Agrément, confort d’un endroit où l’on se sent tout à fait chez soi

Avant le XVIIe siècle, le domaine public et le domaine privé n’étaient pas séparés; à cette époque, tout le monde vivait ensemble, dormait dans la même pièce, voire dans le même lit. Au Moyen Âge, la chambre à coucher était un espace autant public que la cuisine aujourd’hui. L’intimité est construction sociale (relativisme culturel) et constitue nouvelle démarcation entre le public et le privée.

Il existerait trois périodes de l’intimité :

  1. à partir du milieu du I8ème siècle, la famille se sépare du reste de la société, des voisins, de la parenté, du monde du travail;
  2. fin du 19e siècle, spécialisation plus grande des pièces, et l’émergence des chambres des enfants et de la chambre conjugale. La sexualité de plus en plus conjugale se vit à l’abri des regards. Les enfants accèdent à une chambre individuelle. Ils reçoivent le droit à un espace privé, à l’intérieur même du logement familial, pour apprendre à devenir autonome et quitter ensuite leurs parents. L’intimité « familiale » coexiste avec deux autres types d’intimité : « personnelle » pour les enfants, « conjugale » pour les parents. L’espace privé de la famille est clairement délimité de l’espace public.
  3. Dès 1950, sous l’influence de la scolarisation des jeunes filles et du mouvement féministe, les femmes commencent à revendiquer une certaine intimité personnelle, le droit à avoir une vie indépendante de leur conjoint et autonome. L’intimité devient un enjeu politique en Occident. Le chez-soi devient les territoires de l’intimité.

L’intimité est une histoire d’identité qui touche au corps et à la vie psychique et qui crée un lien entre les deux. L’intimité, c’est ce qui constitue l’essence d’un être, ce qui est du domaine du privé, du secret, du personnel.

Le vécu de l’intimité reste très lié à l’espace géographique, à la maison comme refuge. La maison (le logement) en tant qu’expression de l’intimité, du soi, métaphore de la psyché. L’intimité implique d’abord un rapport à soi, le rapport à soi nécessite un espace psychique interne.

L’intimité psychologique fait notamment référence à l’intimité avec soi, c’est-à-dire l’habileté à reconnaître et identifier son expérience interne pour pouvoir la partager avec l’autre. Ensuite, l’intimité affective, est définit comme un état général qui varie en fonction du degré d’expression des sentiments partant de superficiel à plus intime. Le défi de l’intimité affective est d’en arriver à accepter de sentir l’intensification et l’insécurité qui lui sont liées. Car, plus nous donnons notre confiance à l’autre, plus cela nous met dans une position de vulnérabilité.

Il est important de comprendre que plus nous progressons dans les niveaux, plus l’intimité psychologique et affective est généralement grande, donc plus les anxiétés sous-jacentes peuvent être grandes aussi.

  • Premièrement, l’intimité sociale fait référence aux intérêts que deux personnes ont en commun. Nous partageons cette forme d’intimité avec nos amis, nos voisins, ceux faisant partie de notre réseau social. Règle générale lorsque nous intégrons un groupe, nous recherchons des résonances avec quelqu’un qui aura des valeurs, des expériences, des intérêts similaires aux nôtres. Ces points en commun nous feront sentir intime socialement avec cette personne.
  • Deuxièmement, l’intimité récréationnelle fait référence au plaisir à partager des intérêts communs au niveau du sport, des passe-temps, des loisirs et des activités récréatives de toutes sortes. Le fait de passer du temps avec quelqu’un nous aide à développer et à conserver des liens, et ainsi à se sentir de plus en plus proche avec lui. L’intimité récréationnelle est déjà un peu plus impliquante en terme psychologique et affectif, et donc aussi plus nourrissant que l’intimité sociale.
  • L’intimité intellectuelle se rapporte quant à elle, au partage d’idées, aux différentes formes de négociations, au partage du pouvoir et de décision. Elle implique le respect de l’un de l’autre et peut faire référence, notamment dans le couple, à la division des tâches. Dans ce niveau d’intimité, les rôles se clarifient davantage, les masques tombent et le dévoilement de soi devient de plus en plus profond. Cette forme d’intimité, même si elle amène son lot de confrontation, permet aux individus de clarifier leurs besoins, et de s’affirmer dans qui ils sont vraiment, tout en prenant soin de la relation.
  • En ce qui a trait à l’intimité émotionnelle, on peut en parler en terme de capacité d’adaptation, d’ouverture, de vulnérabilité par rapport au dévoilement de soi. Être dans l’intimité émotionnelle, c’est faire l’expérience de partager ses sentiments, ses émotions, ses pensées dans une atmosphère non défensive. Plus une personne sera intime avec son propre monde émotionnel, plus elle sera en mesure de le partager et ainsi de développer des relations plus profondes qui amènent davantage d’engagement et de sentiment de liberté.
  • Finalement, l’intimité sexuelle fait référence au toucher, à l’affection et à la sexualité. Elle représente le plus haut niveau d’intimité que deux individus peuvent partager. Toutefois, avoir un contact sexuel avec quelqu’un n’implique pas automatiquement de l’intimité. La réelle intimité sexuelle, lorsqu’elle est vécue par deux individus solidement construits dans leur identité, comprend une rencontre globale (physique, affective, sexuelle) entre deux personnes qui procure un sentiment de plénitude et de bien-être. Cela suppose la capacité à partager ses inquiétudes, d’exprimer ses sentiments, son plaisir, son érotisme ainsi que son affection. L’intimité sexuelle implique une gestion mature de la distance et de la proximité physique, tout en prenant en considération la nature différente des besoins d’intimité de chacun.

Cependant, l’intimité n’est pas nécessairement une valeur universelle et elle prédomine surtout dans les sociétés occidentales. L’intimité véritable doit être associée à l’égalité et à la liberté.

On peut distinguer l’intimité morale (la santé et le handicap) et l’intimité physique (le corps) :

  • L’intimité morale peut être définie comme le fait d’être respecté dans sa vie privée, c’est-à-dire ne pas être importuné par autrui dans sa vie;
  • L’intimité physique : le corps est sans aucun doute ce qu’il y a de plus intime pour chacun d’entre nous.

La notion de vie privée suppose la notion d’individu et implique une liberté reconnue à celui-ci qui doit être libre, non seulement en tant que sujet de droit régi par des lois, mais en tant que personne privée douée d’un espace privé distinct, à soi, et qui mérite respect et protection. Selon cette perspective, la vie privée est protégée c’est-à-dire qu’elle n’est protégée qu’à partir du moment où elle existe, distincte de la vie collective de la communauté.

Le problème de violence et de maltraitance à l’égard des personnes dépendantes pouvant être sujet à des abus par leur manque de moyens de défendre leurs propres intérêts. Le contexte d’une vie communautaire, la dépendance physique ou affective et la soumission à l’obéissance sont des risques aggravants.

L’institution est une énorme machine à dépersonnaliser, à déresponsabiliser. Le bon fonctionnaire n’a pas d’avis, pas de nom. Il ne prend pas d’initiative, il se plie scrupuleusement à la convenance de ses chefs. Insidieusement et sous couvert de mieux nous servir, de nous aider, nous sommes dépossédés petit à petit de tout ce qui fait notre quotidien. La norme s’insinue partout. Chaque « aide » de l’état s’accompagne d’une investigation dans nos vies privées. Petit à petit, il nous faut nous identifier à un rôle, nous conformer à des notions d’autant plus abstraites qu’elles varient selon l’interlocuteur : volonté d’intégration sociale, bonne volonté, adaptabilité… Coupable, le précaire.

LA MALTRAITANCE INSTITUTIONNELLE

La question de la définition de la maltraitance : « le concept de maltraitance, phénomène à la fois individuel et collectif , fait l’objet d’une pluralité de définitions, qui illustre la difficulté à en donner une qui soit précise et consensuelle »

« À chaque fois, lors de la recherche de la définition la plus précise et utilisable, se pose la question des critères (ce qui est maltraitance de ce qui ne l’est pas), du seuil (la limite en deçà de laquelle il ne s’agit pas de maltraitance), de l’intentionnalité (on ne prendrait en compte que les maltraitances volontaires, avec volonté de nuire ou de négliger), des effets sur la personne de toute attitude même involontaire, mais qui aurait des effets négatifs à plus ou moins brève échéance… »

Concept multiforme, qui recouvre des situations complexes ou interagissent des phénomènes individuels et culturels, mais ou interviennent également des considérations juridiques et politiques, la notion de maltraitance résiste à se laisser circonscrire.

Le Conseil de l’Europe a proposé une définition de la maltraitance institutionnelle : « la violence se caractérise par tout acte ou omission commis par une personne, s’il porte atteinte à la vie, à l’intégrité corporelle ou psychique ou à la liberté d’une autre personne ou compromet gravement le développement de sa personnalité et/ou nuit à sa sécurité financière ».

Le Conseil de l’Europe a également proposé la classification suivante :

  • violences physiques : coups, brûlures; ligotages, soins brusques sans information ou préparation, non-satisfaction des demandes pour des besoins physiologiques, violences sexuelles, meurtres (dont euthanasie)…
  • violences psychiques ou morales : langage irrespectueux ou dévalorisant, absence de considération, chantage, abus d’autorité, comportements d’infantilisation, non-respect de l’intimité, injonctions paradoxales…
  • violences matérielles et financières : vols, exigence de pourboires, escroqueries diverses, locaux inadaptés…
  • violences médicales ou médicamenteuses : manque de soins de base, non-information sur les traitements ou les soins, abus de traitements sédatifs ou neuroleptiques, défaut de soins de rééducation, non prise en compte de la douleur…
  • négligences actives : toutes formes de sévices, abus, abandons, manquements pratiqués avec la conscience de nuire…
  • négligences passives : négligences relevant de l’ignorance, de l’inattention de l’entourage
  • privation ou violation de droits : limitation de la liberté de la personne, privation de l’exercice des droits civiques, d’une pratique religieuse…

Incidamment, elles réaffirment un certain nombre de droits posés par la charte des droits et libertés de la personne accueillie (Arrêté du 08 septembre 2003) :

  • principe de non-discrimination;
  • droit à une prise en charge ou à un accompagnement adapté;
  • droit à l’information;
  • principe du libre choix, du consentement éclairé et de la participation de la personne
    droit à la renonciation;
  • droit au respect des liens familiaux;
  • droit à la protection;
  • droit à l’autonomie;
  • principe de prévention et de soutien;
  • droit à l’exercice des droits civiques;
  • droit à la pratique religieuse;
  • respect de la dignité de la personne et de son intimité.

La notion de maltraitance est utilisée pour évoquer une infinité de situations où se dévoile la souffrance d’une personne vulnérable. Les situations de maltraitance sont très souvent des situations complexes dans laquelle interagissent la personne qui subit la violence et ses auteurs, eux-mêmes parfois, en situation de souffrance, mais souvent en rapport de force et d’autorité.

La notion de maltraitance ferait ainsi référence à la nécessité d’évaluer les organisations par la mesure de l’écart entre la mission de l’établissement et sa réalisation. La maltraitance serait dans cet écart. L’évaluation interrogerait l’institution sur la pertinence de sa démarche au regard de sa mission.

L’abus symbolique, c’est la revendication, ou la justification de fait, d’actes psychologiques ou d’attitudes au nom de l’institution, de ses mandants, de ses représentants; la maltraitance institutionnelle y ajoute la répétition, la durée, parfois l’état d’esprit, éventuellement par le biais d’une idéologie autoréférente (« nous sommes là pour ça », « nous sommes là pour votre bien », « nous sommes là pour vous aider »); la violence institutionnelle est la pérennisation identitaire de l’ensemble, à ce point où les comportements professionnels, les groupes institutionnels, et par exemple l’idéologie administrative se conjuguent dans l’attaque et la persécution de l’usager, ou de certains usagers. Pourtant, les organisations ou les pratiques institutionnelles et professionnelles bloquent, abîment, endolorissent parfois ceux à qui elles s’adressent.

Nous nous situons volontairement et tout entier dans le champ interactionnel des attitudes. Après tout, l’état des lieux, l’accueil, la socialité, la pédagogie, l’éthique, c’est le climat, c’est-à-dire l’enveloppe psychoprofessionnelle de l’institution. Or le climat participe des mœurs et des relations sous toutes les latitudes. En institution, il contient autant qu’il détient, la relation.

« L’arrivée en institution peut-être envisagée comme l’équivalent d’une entrée en monastère, car elle s’accompagne également d’un abandon, partiel ou total, des propriétés terrestres, qui s’apparente à un dépouillement matériel » (H. Thomas).

Les formes de maltraitance institutionnalisée :

  • maltraitance des personnes en situation de handicap institutionnalisées;
  • maltraitance des personnes âgées institutionnalisées;
  • maltraitance des personnes psychiatrisées institutionnalisées;

LA VIOLENCE INSTITUTIONNELLE

La violence institutionnelle ne fait pas de bruit. Une lettre recommandée, une visite d’huissier, une saisie sur salaire et un interdit bancaire, une mesure d’expulsion, tout ça en silence. La violence d’état est silencieuse parce que la victime ne pèse pas lourd, n’a pas de nom, pas de visage, pas d’interlocuteur. Personne n’est responsable, tous sont soumis à des ordres des supérieurs.

« Entre dans le champ de la violence institutionnelle tout ce qui contredit ou contrevient aux lois du développement, tout ce qui donne prééminence aux intérêts de l’institution sur les intérêts de la personne. » Le développement est entendu ici dans ses différentes dimensions, psycho-affective, cognitive, physique, sociale.


Source

Maltais, Solange. (1997) « La pyramide de l’intimité ».

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