La culpabilisation : une culpabilité suggérée ou une manipulation par la culpabilisation

La culpabilité est un état propre à celui qui commet une faute qu’elle soit réelle ou imaginaire. Nous pouvons en distinguer deux, celle qui est objective de celle qui est subjective :

  • La culpabilité réelle (objective) émane d’une violation majeure d’une règle sociale définie par notre milieu socioculturel;
  • La culpabilité imaginaire (subjective) consiste à croire intimement que nous avons fait du mal. Elle peut être profonde, inconsciente et fait des ravages terribles puisqu’elle peut nous faire connaître des échecs (dans les domaines sociaux, conjugaux ou professionnels), voire nous empêcher de connaître le bonheur, la détente ou le plaisir.

La culpabilisation est un procédé classique, que les psychiatres et les psychologues connaissent bien, et qui est utilisé par les manipulateurs et les pervers. Elle consiste à reporter une responsabilité sur autrui en espérant que celui-ci éprouve de la culpabilité, et donc une baisse générale de l’estime de soi, afin que de ce sentiment naissent des attitudes et des comportements avantageux pour l’auteur de la culpabilisation. Tandis que la persuasion offre la possibilité à la cible de prendre une décision en faveur de l’auteur, la manipulation relève de la ruse ou de la corruption afin d’amener la cible à prendre une décision.

« Nous diminuons notre estime de nous-mêmes, notre propre valeur, nous doutons de nos instincts les plus sains et de nos intentions les plus pures. Le seul moyen mis à notre disposition pour affronter les situations reste la fuite. Nous acceptons alors sans mot dire les accusations injustes ou les mauvais traitements que nous ne méritons pas. Ce sentiment de culpabilité peut se manifester par des malaises divers, mais il diminue à chaque forme d’autopunition et de sabotage. Nous voulons tous être indépendants et heureux, nous voulons tous avoir une bonne relation avec autrui, mais c’est comme si le fait d’effleurer ces objectifs nous fait croire inévitablement que nous faisons du mal aux autres » [1].

La culpabilité imaginaire qui se retrouve chez de nombreux individus et le manipulateur sait la repérer, et l’utiliser de façon intuitive. Il va alors tenter de la créer ou de la maintenir installant la confusion; cette culpabilité étant difficilement décelable, puisque souvent inconsciente chez la victime ou la cible.

Dans son livre « Les manipulateurs sont parmi nous », la psychothérapeute et comportementaliste, Isabelle Nazare-Aga explique que culpabiliser autrui est un processus fort courant et qu’il ne fait pas forcément de celui qui en use un manipulateur, ou un pervers, mais que son utilisation systématique, comme dans le cas du manipulateur, produit des effets dévastateurs. Il en est de même pour la culpabilisation, et même la persuasion. C’est l’utilisation systématique, dans une modalité relationnelle, qui en fait une pathologie; le manipulateur et/ou le pervers ne peuvent qu’entrer en relation avec autrui qu’en utilisant systématiquement cette stratégie.

Le terme double contrainte (double bind) est une technique courante de manipulation consciente ou non (et qui n’est pas exclusive au manipulateur) : le manipulateur utilise simultanément deux messages opposés qui font que si vous obéissez à l’un, vous désobéissez à l’autre aboutissant à une situation aliénante pour la victime.

Pour s’en défendre et contre-manipuler une double contrainte, il faut systématiquement remettre en question le lien de cause à effet : « Vous obliger à réagir comme il le souhaite est le but de celui qui vous manœuvre. Démontez les cas de la double contrainte et demandez-lui alors ce qu’il préfère ! Cette confrontation au paradoxe n’est là que pour faire repérer au manipulateur l’illogisme du problème et lui imposer une position claire. Cette démarche vous permet également de lui montrer que vous n’êtes pas dupe et qu’il ne peut vous manœuvrer à sa guise. La rationalité est notre principal outil de défense ».

Les procédés de la manipulation

La culpabilisation : l’être manipulateur se sert de l’image que nous avons et que nous voulons donner de nous-mêmes, de notre sensibilité au regard des autres et des tendances à culpabiliser exagérément pour nous contraindre à agir « spontanément » dans le sens qu’il veut. L’expérience clinique montre qu’il n’est absolument pas rare que la culpabilité inconsciente pour une faute souvent imaginaire pousse à accepter de porter sur ses épaules un « fardeau » qui appartient à un autre, à l’auto-punition et à la névrose d’échec, mais aussi à se soumettre à une personne destructrice.

  • il considère le code social des « bonnes conduites » uniquement lorsqu’il peut lui être utile;
  • il donne volontiers un peu afin d’obtenir ensuite beaucoup en retour;
  • il réveille nos instincts protecteurs en mettant en avant sa vulnérabilité ou en se présentant comme une victime;
  • il recourt à la comparaison avec autrui pour souligner nos manquements et nous pousser à nous conformer à son souhait;
  • il n’exprime pas clairement ses besoins et nous accuse de négligence si nous ne les devinons pas;
  • il fait du chantage affectif et tente de retourner la situation si nous lui faisons part de nos doutes à son sujet;
  • il prétend à un sacrifice de sa personne afin de nous accuser implicitement de ses maux;
  • il affirme tout mettre en oeuvre pour faire plaisir et se montre blessé ou outré face à la critique ce qui lui évite de se remettre en question;
  • il entend les avis contraires au sien, voire de simples commentaires comme des reproches;
  • il fuit la discussion lorsqu’il est contrarié ou qu’il est mis en cause;
  • il ne se prononce pas face à une décision à prendre et se décharge ainsi de toute responsabilité, mais en cas de problème considère les autres comme seuls fautifs;
  • il s’irrite s’il se sent contraint à se positionner à propos d’une question précise;
  • il sort vos propos de leur contexte et leur donne une valeur universelle;
  • il confronte fréquemment son interlocuteur à des situations de double contrainte de sorte que quelle que soit l’attitude adoptée ce ne soit jamais celle qui convient;

La déstabilisation : l’être manipulateur s’appuie sur nos capacités de remise en question pour semer la confusion, saboter nos repères, imposer les siens et prendre le pouvoir en nous rendant impuissants à lui dire « non ». Les personnes ayant peu confiance en elles sont particulièrement vulnérables.

  • il affiche le sourire même lorsqu’il est mis sur la sellette, comme si rien ne pouvait l’atteindre;
  • il se sert du système de croyances et de l’échelle de valeurs d’autrui comme d’un levier pour amener la victime à agir  selon ses désirs;
  • il disqualifie les besoins, les sentiments et les valeurs de sa victime s’ils sont contraires aux siens;
  • il dénigre et dévalorise sous le couvert de pseudo encouragements ou compliments;
  • il fait peu de cas des opinions différentes de la sienne, convaincu de détenir la « vérité »;
  • il impose ses décisions sans prendre la peine de nous concerter et ne supporte pas que nous n’approuvions pas;
  • il renverse les situations, se déresponsabilise ainsi et n’assume pas les conséquences de ses actes ni ses engagements;
  • il attend des réponses précises à ses questions parfois intrusives, mais lui ne se dévoile pas;
  • il prêche le faux pour savoir le vrai;
  • il devient distant ou silencieux, mais, s’il est interrogé, dit qu’il n’y a rien ou qu’il est juste fatigué;
  • il sème le trouble, le doute ou laisse le champ libre aux interprétations avec ses non-dits et s’offusque ensuite de ce qu’il a lui-même généré;
  • il menace implicitement et suscite la peur afin d’être obéi;
  • il peut devenir ironique, sarcastique, voire injurieux, devant un refus;
  • il n’hésite pas à mentir ou à faire du chantage pour arriver à ses fins;
  • il sème la discorde au moyen de sous-entendus qui créent de la suspicion, du doute, de la méfiance… ;
  • il nous incite à rompre avec les personnes influentes qui pourraient nous aider à y voir clair;

La subjugation : l’être manipulateur est maître dans l’art de déceler nos failles et nos attentes inconscientes. Il adopte un masque tel que nous perdons notre esprit critique et qu’il nous donne l’impression d’être exceptionnels ou hors du commun. Les personnes sujettes à un fonctionnement en tout ou rien, qui oscille entre idéalisation et valorisation sont fortement à la merci des manipulateurs.

  • il utilise la flatterie pour séduire et s’attirer notre sympathie;
  • il change comme un caméléon en fonction des situations, des circonstances ou de son public;
  • il répond de façon vague aux questions qu’on lui pose et laisse le champ libre aux phénomènes de projection qui peut conduire à le percevoir autre (meilleur en fait) que ce qu’il est en réalité;
  • il crée rapidement des relations d’amitié, mais celles-ci durent peu de temps;
  • il se sert de son savoir ou de son statut professionnel et des représentations sociales afférentes à ce statut pour subjuguer;
  • il communique au moyen d’un jargon réservé aux initiés afin d’en imposer et, si nous voulons comprendre, il s’étonne de l’ignorance de son public afin de creuser encore un peu plus le soi-disant fossé et d’amener autrui à se juger ignare;
  • il éprouve le besoin constant de prouver à autrui sa valeur, mais s’avère moins compétent que ce qu’il laisse entendre;
  • il occupe l’espace et s’installe dans un lieu comme s’il était un personnage de « haut rang »;
  • il cherche à monopoliser l’attention et à se faire remarquer : parle fort, fait de grands gestes;
  • il s’attribue tout le mérite d’une réussite menée à plusieurs;
  • il construit un raisonnement cohérent, mais dont les prémisses sont erronées.

Source

[1] Nazare-Aga, Isabelle., (2004). « Les Manipulateurs sont parmi nous », Éditions de l’Homme, p. 286.

Eiguer, A., (1989), « Le pervers narcissique et son complice », Dunod, 2003.

Hirigoyen, M.-F., (1998), « Le harcèlement moral – La violence perverse au quotidien », Pocket, 1999.

Hirigoyen, M.-F., (2001), « Le harcèlement moral dans la vie professionnelle », Pocket, 2002.

Jeammet, N., Neau, F., Roussillon, R., (2003), « Narcissisme et perversion », Dunod, 2003.

Joule, R.-V., Beauvois, J.-L., (1987) « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens », PUG, 2002.

Nazare-Aqa, I., (1999), « Les manipulateurs sont parmi nous », Editions de l’Homme.

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