Le pervers narcissique envieux et l’exclusion

Si les systèmes totalitaires du XXe siècle ont pu mettre en place de vastes processus de barbarie, ils ne représentent pas pour autant le seul modèle de la cruauté. Il existe aussi une cruauté ordinaire qui se déploie dans le quotidien de la vie du couple, au travail ou dans la vie relationnelle. En effet, à travers une analyse métapsychologique, il montre combien certaines attitudes visent à atteindre la dignité de la personne, au point que celle-ci vient à s’autodétruire. Le sujet se voit réduit à l’état de choses, victime de la mécanique de l’ostracisme et d’un processus de déshumanisation, l’individu se voit frappé d’une « peine de mort psychique »…

Au carrefour de la sociologie des organisations et de la psychiatrie, le Dr. Yves Prigent dans son livre « La Cruauté ordinaire » analyse le comportement de petits groupes menés par un pervers envieux. Ces phénomènes sont attestés par Gustave Le Bon dès la fin du XIXe siècle dans Psychologie des foules et par Sigmund Freud qui, lui, expose la violence d’un groupe piloté par un pervers envieux.

L’attaque se porte sur celui qui dispose d’une vie intérieure profonde ou de compétences affirmées selon le principe que le clou qui dépasse connaîtra le marteau (Li M’Hâ Ong). Le pervers agit sans intentionnalité claire, car il ne peut exprimer son manque par le logos. Il transforme donc un souci impensable (l’envie qu’il ressent et ne peut s’avouer sans perdre la face à ses propres yeux) en un souci pensable à l’occasion d’un travail psychique. Il émet donc un double message :

  • il se demande comment on ferait sans l’objet de sa haine;
  • mais en même temps, il propage un message de persécution.

Livré à l’impensable, la pulsion de mort, il émet un message organo-dynamique. Le pervers s’efforce de détruire le lieu du langage, le trognon (selon Jacques Lacan) à savoir la base même de la personnalité humaine de la personne qu’il persécute. Faute d’espace psychique intérieur, il dirige son action contre l’espace intérieur de l’autre, c.-à-d. diffamant l’autre si celui-ci est un être éthique, tâchant de désoler (de rendre désert) l’autre de manière généralement cynique en s’affranchissant, pour ce faire, des règles de sociabilité ou de civilité les plus courantes qui ne sauraient être appliquées qu’aux autres, son public. Le pervers laisse entendre de façon répétée que les mesures qu’il prend pour brimer sa victime sont souhaitables selon les dires des autres, mais aussi, il essaye de détruire ce qui rend l’autre spécifique, ce pourquoi il est apprécié. Méfie-toi, car c’est ce que tu as de meilleur est la règle de l’exclusion du bouc émissaire.

Le pervers envieux hait la singularité parce que lui-même en est dépourvu; de ce fait, elle lui fait ombrage. Il projette sur autrui les difficultés qu’il pourrait avoir lui-même parce qu’il est démuni des outils pour les régler. L’objectif consiste à annihiler l’identité sociale de l’autre ou la reconnaissance sociale dont serait susceptible de bénéficier le sujet de sa haine; cette reconnaissance qui, selon le pervers envieux, ne serait due qu’à lui-même.

Le groupe, en le suivant, émet une reconnaissance de la parole du pervers, lui accorde un brevet de séduction, afin de procéder à l’éviction du « trop vertueux » ou « trop compétent ». La perversité est contagieuse. Ce phénomène préside à l’ostracisme de Thémistocle dont le point de départ est l’envie, dans la constatation que l’autre a quelque chose en soi d’éminent.

Si le sujet de haine cède à l’injonction du pervers, par exemple s’il se défend contre chaque diffamation (qui précède immanquablement le jeu pervers), il recevra un traumatisme second. Plus l’objet de la haine perverse se défend, plus le groupe se dit qu’il n’y a pas de fumée sans feu, la traite de paranoïaque; si celui-ci ne se défend pas, le groupe considère que le pervers a raison. Le jeu pervers a pour but de dépouiller le sujet de haine de sa dignité.

Le pervers s’attaque aux forces de liaison, spécifiquement au lien entre la pulsion de vie et la pulsion de mort.

  • Le déni de l’autre est la base du jeu du pervers envieux : tu n’existes pas séparément à moi;
  • l’exclusion conforte le pervers : dans son pouvoir de séduction, tu n’as aucun rapport avec les autres ni avec toi-même.

L’emprise, la manipulation, la persuasion coercitive, la violence psychologique et morale se font alors sentir tant sur le bouc émissaire que sur le groupe qui demeure inconscient des évènements.

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